Une lecture historique récente, telle que présentée dans l’article de l’historien Yigal Ben-Nun sur Times of Israel, propose un cadre selon lequel ce que l’on craignait pour les Juifs du Maroc après l’indépendance ne s’est pas produit. Cette lecture indique que les grandes vagues d’émigration furent davantage mues par l’angoisse du futur que par la réponse à une catastrophe immédiate, et que l’indépendance du royaume n’a pas immédiatement affaibli la sécurité ni les droits des Juifs ; certains envoyés ont même qualifié la période de « dorée » pour les Juifs du Maroc.
Le récit montre que les premières années de l’indépendance ont offert aux élites juives instruites des opportunités d’ascension, d’intégration et de participation à la construction de l’État, avant que cet élan ne s’érode sous l’effet d’erreurs stratégiques de la politique israélienne qui ont mis fin à une phase de prospérité culturelle et économique. Malgré cela, il apparaît qu’un sentiment de sécurité et la promesse d’un nouveau cadre national ont apporté à certains Juifs un réconfort, même si des interventions extérieures ont freiné la mobilité sociale à court terme.
Cette lecture souligne une inquiétude structurelle qui a accompagné la communauté dans une situation de brouillard politique : entre la revendication de droits spécifiques en tant que minorité et l’engagement total dans la société marocaine naissante jusqu’à la quasi-assimilation. La première option s’est estompée avec l’émigration vers Israël d’une grande partie de ceux qui auraient pu la soutenir ; la seconde s’est heurtée à une réalité rendant le modèle d’intégration occidental difficilement transposable à une monarchie arabo-islamique postcoloniale.
Dans ce contexte, se dessine l’image de « loyautés multiples » : loyauté civique et politique envers le Maroc, sa langue, sa société et son roi, tout en maintenant une identité juive religieuse et culturelle nette, une affection pour Israël et une admiration pour ses réalisations, ainsi qu’un attachement à la matrice culturelle française – langue et histoire – en tant que capital symbolique et social. Ce triptyque illustre la spécificité de l’expérience des Juifs du Maroc par rapport au modèle classique du « peuple éternel » des récits juifs.
La lecture identifie trois thèmes fondateurs : le secret, le silence et l’oubli. Le secret a entouré l’activité des envoyés israéliens au sein d’un pays arabe ; le silence fut la condition de la poursuite des contacts clandestins avec les autorités marocaines ; tandis que l’oubli a frappé une communauté déracinée de ses ancrages géo-culturels puis progressivement intégrée dans une langue et un espace mythique nouveaux au sein d’Israël. Dans ce climat, des décisions cruciales ont été prises et des événements tragiques se sont produits hors de la conscience de la société et de ses dirigeants, et sont restés inconnus même de ceux des Juifs du Maroc qui se sont installés en Israël. Écrire cette histoire revient ainsi à allumer par intermittence la lumière dans un champ où l’on a délibérément cherché à effacer les traces de ses acteurs.
Le récit aborde l’émergence ultérieure, chez certains segments, d’une tendance religieuse rigoureuse (hitharedout), accompagnée d’une lecture imputant à l’enseignement laïc du réseau des écoles de l’Alliance la responsabilité de l’éloignement du religieux. Les données montrent pourtant que le judaïsme marocain, avant l’émigration, était un mode de vie incarné par la famille et la communauté, et que l’identité idéologisée et le sionisme au Maroc sont le produit de la modernisation culturelle française. On cite ici que les Juifs de Tanger et de Tétouan, familiarisés très tôt avec l’enseignement français dès les années 1860, ont fondé la plupart des institutions religieuses et sionistes de Casablanca, et que l’étude critique des textes hébraïques traditionnels a prospéré sous l’impulsion du milieu culturel juif moderne.
La lecture relève aussi que le récit israélien dominant a attribué les vagues d’émigration à un moteur sioniste, où les mythes fondateurs l’emportent sur les faits vérifiables afin d’assurer une efficacité symbolique. Or l’examen montre que la proportion de migrants porteurs d’une idéologie sioniste explicite était très limitée. On note que la fermeture, en 1923, des portes de l’immigration juive aux États-Unis a contribué aux grandes vagues migratoires en provenance d’Europe orientale et centrale. L’émigration des Juifs des pays arabes et musulmans a été requalifiée de « messianique », une désignation interprétée comme une étiquette compensatoire reléguant ces migrants à la marge du panthéon des pionniers.
Des documents de correspondance au sein des missions des envoyés révèlent que le sentiment « messianique » habitait les envoyés eux-mêmes plutôt que les migrants. On y reconnaît que les conditions de vie et les salaires au Maroc ont constitué un facteur d’attraction pour certains, et qu’un sentiment de mission et de rédemption a accompagné l’exécution des tâches sur le terrain. Cela explique une tendance subjective chez l’envoyé à se percevoir comme « sauveur » afin de poursuivre son action avec ferveur.
Il est également montré que l’historien Eliezer Shoshani, lié au Mossad, a avancé une thèse selon laquelle la haine des Juifs serait une constante sociale transhistorique. De cette thèse a été dérivée la « nécessité d’intervenir » dans le destin des communautés juives, y compris au Maroc, même en l’absence de demande locale explicite. L’envoi d’envoyés au Maroc a été comparé à des opérations de parachutage en Europe occupée durant la Seconde Guerre mondiale. L’accusation d’ingérence peut toutefois être lue comme une justification de l’existence internationale d’Israël si celui-ci est blâmé à la fois pour son action et pour son abstention.
Avec l’accumulation de l’expérience de terrain, il a été reconnu que la réalité marocaine ne correspondait pas au cadre interprétatif initial. Le danger immédiat pesant sur la vie des Juifs n’était pas de la sévérité présumée, et la prévalence d’une politique de tolérance leur a permis de partir avec une liberté relative entre 1956 et 1964. Cela a ébranlé la « préparation opérationnelle » au sein de l’organisation clandestine « Misgeret » et suscité une perte de sens chez certains envoyés. Dans des révisions ultérieures, on a admis une erreur d’appréciation tragique liée au naufrage du navire « Egoz », soulevant une question éthique sur le fait d’exposer des civils à un danger en l’absence de « pikuach nefesh » (sauvetage vital) ou de menace immédiate de massacres, alors que les pressions persistantes de la direction parisienne incitaient à poursuivre les opérations d’émigration clandestine en s’en remettant de façon excessive à la chance.